Blog de mes curiosités
16 Juin 2015
Connaissez-vous Last Sofia Ambulance d’Ilian Metev ? Sans doute pas car ce petit bijou inventif, prix de la révélation France 4 à la Semaine de la Critique 2012, n’est toujours pas sorti en France. Ce second film du jeune réalisateur bulgaro-allemand, nous donnait des nouvelles de la santé de sa ville natale, Sofia, à travers une de ses treize dernières ambulances et de l’équipe médicale. Le procédé était ingénieux, le film suivait une équipe d’urgentistes, une grande partie du film se déroulait dans l’ambulance et dans des lieux clos ne donnant à voir Sophia que dans un panoramique à l’extrême fin du film. L’ambulance par ses nombreux cahots, son équipage par leurs conversations et les patients par leur situation d’urgence nous renseignaient alors davantage sur l’état de la capitale bulgare et du pays en général plus que n’importe quel voyage en bande organisée dans le pays.
Ce n’est pas une ambulance que conduit Jafar Panahi mais un taxi et le ton n’est pas au morose mais plutôt au mode enjoué malgré ce qu’il décrit. Nécessité faisant loi, le décidément très ingénieux Jafar Panahi, interdit de tourner, a trouvé le moyen de monter un film sans être derrière la caméra puisqu’une pseudo caméra de surveillance montée à bord du taxi fait le travail à sa place.
Comme le hasard fait bien les choses, c’est par hasard que Jafar Panahi conduit (mal) un taxi. Par hasard, il a des clients très différents. Par hasard, ses clients reflètent la diversité de la société iranienne. Pas hasard ses clients sont hauts en couleur. Par hasard, l’un a travaillé dans le cinéma, l’autre est avocate. Par hasard il doit aller chercher sa nièce à l’école et son institutrice a demandé à ses élèves de monter un film grâce à un téléphone portable…
Mais comme Ilian Metev, Jafar Pnahi nous décrit de fait l’état de la société iranienne contemporaine. Comme dans d’autres films iraniens, la caméra capte le nombre de mosquées en construction, les problèmes sociaux avec le voleur à la tire, la délinquance ou les petites combines, les problèmes économiques, sociaux et urbains notamment avec les engorgements dans Téhéran ou encore, la permanence de traditions dans ce monde moderne (ou son inverse, tout est question de point de vue) avec les deux sœurs, leur poisson et leurs superstitions.
Taxi Téhéran répond à un véritable parti pris, à de véritables choix puisqu’il embarque avec lui deux sujets emblématiques : la place des femmes dans la société et la liberté de création. Toutes les femmes sont représentées : les superstitieuses, les militantes-avocates, celles qui se voient presque veuves, vouées au bon vouloir des frères, les querelleuses. Elles sont toutes battantes sous des registres divers et aucune ne courbe la tête si ce n’est de circonstance. Enfin la liberté de création est omniprésente ne serait-ce que par son sujet même : l’éloquence est représentée par les femmes, le cinéma par le distributeur de vidéo sous le manteau, la jeune création par l’étudiant en cinéma et la nièce qui semblent reprendre le flambeau.
Enfin le film, comme toute œuvre, interroge constamment le lien entre réel et fiction et tente de se mettre à l’abri de la censure et de l’interdiction de tourner en donnant corps à la réflexion de Gilles Deleuze c'est un même personnage qui tantôt voit et tantôt est vu. Mais c'est aussi la même caméra qui donne le personnage vu et ce que voit le personnage.
Et Jafar Panahi n’a pas l’intention d’arrêter … « Parlez, on tourne ! »