Blog de mes curiosités
18 Avril 2019
Toulouse - Théâtre de la Cité - « Tristesses » d’Anne-Cécile Vandalem ©Théodore Charles/un-culte-d-art.overblog.com
Créé en 2016 en Belgique, Tristesses, conçu, écrit et mis en scène par Anne-Cécile Vandalem pour la Compagnie Das Fräulein, poursuit depuis une tournée européenne après un passage par le Festival d’Avignon. La pièe fait halte ce soir au Théâtre de la Cité, Centre dramatique national de Toulouse dirigé depuis 2018 par Galin Stoev. En passe de devenir Premier ministre, Martha Heiger, dirigeante du Parti du Réveil Populaire, retourne sur son île natale, Tristesse, pour enterrer sa mère. Elle retrouve son village exsangue après la faillite des abattoirs et profite de la situation pour jeter les bases d’un projet de propagande. Dans l’ombre, deux adolescentes décident de prendre les armes… nous déclare le programme.
Cette fable précise le programme se situe entre fiction et réalité, théâtre et cinéma, vivants et morts. Et effectivement la pièce joue constamment avec ces oppositions. Ne cherchez pas l’île Tristesse ! Elle n’existe pas mais en revanche le drapeau danois sur la hampe duquel s’est pendue Madame Heiger, mère de Martha situe de fait l’action. Une annonce en début de spectacle prévient qu’il s’agit de faits réels avant qu’un bandeau en fin de spectacle nous annonce qu’en 2020, Martha Hieger… ramenant l’œuvre à ce qu’elle est une fiction. Enfin le spectacle parle de morts : la mère et deux jeunes mais les morts à pas très lents hantent le plateau. Ils ne parlent pas : ils chantent ou jouent de la musique car la musique est dal vivo ce qui pour des morts est plus que symbolique. Dans le registre, il faut souligner la soprano Françoise Vanhecke dans le rôle de la mère qui envahit régulièrement le plateau de sa voix merveilleuse.
Tristesses file la métaphore en permanence. Sur cette île deux familles apparentées de surcroît (les deux protagonistes masculins sont frères) sont les derniers survivants d’une époque. L’île a perdu ses abattoirs provoquant sa chute et la fuite des habitants. Les carrières se font désormais ailleurs sur le continent et Matha Heiger, chef de file de l’extrême droite nationale en est le parfait exemple. Son parti prospère sur une île délaissée, symbole de ces régions ouvrières dévastées ayant perdu qui sa filature, qui ses mines, qui sa sidérurgie. Dans l’île, le parti est relayé par des hommes et des femmes peu avares de petites compromissions pouvant aller jusqu’à la franche collaboration et par un petit mâle dominant tendance fasciste terrorisant sa famille y compris dans une banale partie de trivial Pursuit. Comme dans Rhinocéros d’Eugène Ionesco, la pièce progresse en montrant qu’ils sont tous contaminés ou contaminables.
L’île est aussi la métaphore d’une ville, d’une région, d’un pays qui s’enferme qui veut vivre dans l’entre-soi avec tous les risques de consanguinité métaphorique elle aussi que cela suppose. La peur de l’autre, la crainte de l’extérieur, la crainte du continent rend ce qu’il reste de la population de l’ile extrêmement perméable à toute la propagande. L’extérieur est représenté comme le responsable de la ruine des abattoirs alors que le ver était dans le fruit. Le parti populiste propose des lendemains qui forcément chanteront pour peu qu’ils se hissent au pouvoir.
Le dispositif scénique apporte une autre dimension. Constitué de quelques maisons et d’un temple protestant typiques des villages de pécheurs du nord de l’Europe, il met au centre la place du village. Régulièrement, les habitants entrent les uns chez les autres, se rendent à la chapelle, se déplacent dans la rue du village. Ce qui est invisible au théâtre aux yeux du spectateur devient soudainement visible grâce à un écran qui nous fait vivre de l’intérieur les querelles domestiques et autres manigances normalement soustraites du regard. Longtemps le spectateur se demande si les comédiens posent leur texte en extérieur entre des images qui auraient été préenregistrées car le passage d’un lieu à l’autre laisse supposer qu’il n’existe pas de caméra fixe en intérieur. Mais la concordance parfaite des postures, des enchainements questionne jusqu’à ce qu’une maison qui s’ouvre aux yeux du public laisse apparaître aussi un dernier acteur : la caméra ou le caméraman. L’irruption de la téléréalité dans la pièce dans ce qu’elle a de plus intrusif et de plus dangereux devient ainsi un des éléments moteurs de la dramaturgie. Elle favorise par essence la désinformation en supprimant la barrière entre le réel et la fiction, dans la pièce, elle renforce l’idée d’une déstabilisation orchestrée.
Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas ! dit Bérenger à la fin de la pièce d’Eugène Ionesco. Nul ne pourra le dire dans Tristesses dans la mesure où l’extrême droite a semé la mort là où elle s’est implantée envoyant l’ensemble de l’île ad patres. Tristesses décortique ainsi la montée des populismes à un échelon local. L’ensemble est efficace dans son écriture comme dans sa conception et le plateau artistique très homogène, très dynamique et très précis contribue à son succès. Cela aurait pu être trop démonstratif, trop à charge mais l’œuvre est bien plus subtile que cela, posant plus de questions qu’elle n’apporte de réponses avec un bémol cependant : elle ne prêche que des convaincus.
Toulouse - Théâtre de la Cité - « Tristesses » d’Anne-Cécile Vandalem ©Théodore Charles/un-culte-d-art.overblog.com
Compagnie Das Fräulein - Site officiel