Blog de mes curiosités
27 Février 2016
Les déplacements de Cecilia Bartoli sont toujours l’objet de découverte d’anciens manuscrits ou d’anciennes œuvres patiemment puisées dans les bibliothèques. Ils sont toujours précédés par une communication d’une efficacité redoutable avec éléments de langage repris par nombre de médias par la suite. Ils sont toujours accompagnés par une nuée d’aficionados, fleurs à la main, qui attendent impatiemment la fin du spectacle pour prouver, à coups d’applaudissements, de claques, de brava et autre bravissima, l’amour qu’ils lui portent. Cela s’est évidemment produit à Monaco et pourtant…
Encensée par la critique à sa création, la Norma de Vincenzo Bellini devait en théorie recueillir une unanimité totale lors de son passage à Monaco. Créée au Festival de Salzbourg avec Cecilia Bartoli, directrice artistique dudit festival, Norma était donnée à Monaco Salle Garnier, où sa voix peu puissante pouvait se déployer sans forcer (contrairement à son précédent récital au Grimaldi Forum) avec un orchestre d'instruments anciens dont le volume évitait de la mettre en danger.
La Norma proposée par l’équipe de Cecilia Bartoli marquait également un retour aux origines avec édition critique d’un manuscrit de Norma conservé à la bibliothèque de la Santa Cecilia à Rome composée avec l’aide des musicologues Maurizio Biondi et Riccardo Minasi. Enfin, contrairement à ce que le public a l’habitude d’entendre, les tessitures des deux personnages féminins principaux étaient repositionnées avec une Norma mezzo et une Adalgisa soprano léger comme ce fut paraît-il le cas à la création des rôles le 26 décembre 1831 à la Scala de Milan avec Giuditta Pasta et Giulia Grisi.
A la mise en scène, Cecilia Bartoli faisait une nouvelle fois équipe avec Moshe Leiser et Patrice Caurier, davantage rompus à la transposition historique qu’au traitement contemporain d’une œuvre. La transposition de la Gaule de Norma à la France de l’Occupation, hélas d’une banalité affligeante pour les mises en scène peu inspirées d’aujourd’hui, aurait pu réussir : encore eût-il fallu que le parti pris de mise en scène fût confronté au texte afin de rendre l’ensemble cohérent et porteur de sens. Si les noms de code et de réseau de la résistance française ont effectivement puisé dans le corpus romain (Caracalla, César, Brutus, Plutus, Turma-Vengeance), il suffisait plutôt que de débuter avec des marmots dans une salle de classe, d’expliciter finement le contexte du parallèle Norma-Réseau. Outre les gadgets parasites telle l’armoire qui cache la porte secrète ou le baigneur en celluloïd à qui Norma donne le sein, pourquoi enfermer tout le monde dans une salle de classe, une habitation alors que les membres chœur dont les costumes indiquent qu’ils ont pris le maquis entonnent l’ode à la forêt « Oui il parlera terrible depuis ces chênes antiques » ou « chante déesse qui argentes ces forêts antiques et sacrées »). C’est un peu comme si la voix off d’un film documentaire coréen non sous-titré montrant les montagnes du nord, nous vantait les mérites de la cuisine mexicaine.
Sans doute pour masquer la faiblesse du parti pris, les éléments de langage entrent en jeu : le parallèle entre Cecilia Bartoli et Anna Magnani dans Rome, ville ouverte est repris par une grande partie des médias de même que son grand talent de tragédienne pour les uns ou de comédienne pour les autres. Certes Cecilia Bartoli a une présence mais elle n’est ni plus tragédienne ni plus comédienne qu’une chanteuse de notre époque et son profond désespoir contre le mur ou sa capacité nourricière, pour justes qu’ils soient, ne confinent pas à l’exceptionnel. Quant à Anna Magnani…
Les qualificatifs dithyrambiques ne manquent pas pour saluer la prestation vocale de Cecilia Bartoli certains allant jusqu’à nous convoquer la querelle des anciens contre les modernes pour monter à quel tournant de l’art lyrique cette Norma nous convie. Fichtre ! Cecilia Bartoli était particulièrement attendue dans son Casta Diva : le résultat est d’un ampoulé qui ne sied ni au personnage ni à la situation. En termes de parallèle, ce n’est plus à Anna Magnani qu’il faut se référer mais à la Berma d’A la Recherche du Temps perdu de Marcel Proust dont la performance tant attendue finit par décevoir.
La mise en scène et la présence de Cecilia Bartoli feraient presque oublier le reste du plateau. Christoph Strehl, le ténor allemand bute sur les aigus dès son premier air meco all'altar di Venere mais finit par convaincre et même son attitude un peu raide sert le personnage qu’il incarne. Rebeca Olvera, aphone après une tentative désespérée sur le premier air et le duo avec Pollione, se contente de mimer pendant qu’une de ses consœurs chante Adalgisa depuis le côté de la scène. Sous la direction de Gianluca Capuano, les chœurs de la Radiotélévision suisse italienne donnent heureusement du brio à l’ensemble.
Enfin Diego Fasolis et l’orchestre baroque I Barocchisti qu’il dirige représentent l’excellente surprise de la soirée. Souhaitons de pouvoir les entendre rapidement à Monaco… seuls !
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