Blog de mes curiosités
26 Avril 2018
Après le succès du film documentaire A Voix haute – La Force de la parole de Stéphane De Freitas et Ladj Ly –en 2017, la joute oratoire semble devenir une mode esthétique aujourd’hui reprise par le théâtre et notamment la pièce A vif mise en scène Jean-Pierre Baro avec Kery James, Yannik Landrein et Jean-Pierre Baro en voix off. Forcément peu de spectateurs étaient venus pour voir ce que donnait en spectacle vivant une joute oratoire non plus sur le vif comme dans le film documentaire mais plus travaillée, plus préparée, plus calculée. Les plus vieux d’entre nous n’avaient absolument pas calculé le poids que représentait dans cette production, pour ceux qui le connaissaient, le rappeur Kery James.
Pourtant plusieurs signes à l’évidence pouvaient laisser deviner la présence de la star : la surreprésentation de jeunes dans le public, la présence voyante de gros bras chargés visiblement de sa sécurité sur scène, la voix suave au micro qui nous fait comprendre grâce qui nous est par quelques minutes d’entretien post-spectacle. Oui ! À l’évidence, il y avait des signes.
Le spectacle prend prétexte d’un concours d’éloquence tels qu’ils sont organisés de plus en plus dans les cursus juridiques et le thème de la joute est : l’État est-il seul responsable de la situation des banlieues ? Pour répondre à la joute, l’un des protagonistes, « Regardez-comme-je-m’en-suis-sorti-tout-seul-en-banlieue » dit non tandis que « mon-côté-privilégié-m’oblige-à-soutenir-les-banlieues soutient l’inverse. Soulayman Traoré (Kery James) prend donc les accents de la méritocratie tandis que Yannik Landrein lui porte la contradiction.
Avec un dispositif scénique épuré qui n’évite cependant pas les clichés (Le sujet étant la banlieue, il faut forcément faire bruler quelques trucs symboliques sur scène), le ton est donné mais heureusement, les arguments des uns et des autres vont casser ce parti pris un peu trop dichotomique pour résister à un peu plus d’une heure de plateau. Ce n’est pas inintéressant, il y a quelques pistes de réflexions mais un simple coup d’œil dans le public montre assez rapidement que le message n’arrive qu’aux oreilles de ceux qui se sentent concernés. La plus-value Kery James ne semble guère opérer sur ceux qui demeurent convaincus que la paille est très visible dans l’œil du voisin.
Le plus surprenant réside sans doute dans l’étrange interview donnée par Kery James rapportée par Libération : «A la base, si beaucoup de gens comme moi ne vont pas au théâtre, c’est qu’on ne s’y sent pas représentés. Il doit sans doute exister plein de bonnes raisons qui nous permettraient de s’y reconnaître, mais faute de posséder les bons niveaux de lecture permettant d’en saisir le sens exact, on passe à côté de cette émotion que j’espère procurer à travers A vif». En gros, si les gens ne vont pas au théâtre c’est que le théâtre ne vient pas à eux, heureusement la starisation aide beaucoup mais qu’en est-il de la paresse intellectuelle, du défaut de curiosité ? Pas un mot. L’État est-il seul responsable de la situation des banlieues ? Kery James vient de découvrir la mise en abyme.
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