Blog de mes curiosités
30 Novembre 2015
Le croisement des différents langages artistiques est toujours un exercice périlleux pouvant se solder dans le pire des cas par une espèce de suraccumulation d’écritures esthétiques sans interactions entre elles. Le traitement d’une actualité immédiate peut se révéler tout aussi suicidaire si un parti pris fort ne le porte pas. Et pourtant, David Lescot a tenu le pari de s’attaquer à un sujet d’immédiate actualité (la COP21) en croisant les écritures artistiques. Porté ici par une dramaturgie solide, le croisement des arts loin d’affaiblir le propos le renforce.En devenant volontairement cacophonique, il est la parfaite interprétation de ce que génèrent ces grands messes médiatiques … Much Ado About Nothing autrement dit Beaucoup de Bruit pour rien comme le disait déjà William Shakespeare.
Pour éviter l’écueil de l’immédiateté, la pièce Glaciers grondants est viscéralement naturaliste. Elle puise incontestablement chez Emile Zola et ses Carnets d’enquête. Elle a d’ailleurs été conçue selon un processus enquête préalable, écriture, dramaturgie et mise en espace. Pour marquer le trait, certains comédiens conservent d’ailleurs leur identité à la scène comme à la ville : Éric Caruso est Éric Caruso, Théo Touvet est Théo Touvet. La pièce se pose en témoin de notre temps. L’enjeu climatique transcende tout, imprègne les débats, envahit la vie quotidienne, questionne la représentation.
Certes naturaliste, la pièce fonctionne également par clins d’œil théâtraux. La tentative de rencontre entre Éric Caruso et Jean Jouzel, climatologue et glaciologue français de renom, vice-président du GIEC et à ce titre récipiendaire du prix Nobel de la Paix collectif attribué en 2007, tourne à la péripétie calendaire. Jean Jouzel est annoncé, attendu comme Godot, n’apparait jamais évidemment et finit par n’être plus qu’une voix mais quelle voix, celle qui rompt avec la cacophonie ambiante. Comment ne pas voir également un clin d’œil, pire une citation, à Eugène Ionesco et aux Chaises dans le final de Glaciers grondants. Dans Les Chaises, au milieu d’un fatras de chaises sur-accumulées, le vieux et la vieille après avoir accueilli l’orateur se suicident. Dans Glaciers grondants, plus les gens parlent sur scène, plus les frigos envahissent la pièce jusqu’à se muer en écrans pour clips de témoignages, certes tous plus justes les uns que les autres mais tous plus inaudibles les uns que les autres dans cette débauche de paroles, de mots, de unes, de vrais-faux débats, de fausses vraies bonnes idées. Le problème de communication cher à Eugène Ionesco revient en force.
La mise en abyme se fait permanente et le dérèglement climatique touche également le couple avec ses ciels sereins, ses orages, ses tempêtes, ses bourrasques.
Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l'eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,
Je crois boire un vin de Bohême,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui parsème
D’étoiles mon cœur !
Le Serpent qui danse tiré des Fleurs du mal de Charles Baudelaire donne non seulement son titre à la pièce mais permet également à la pièce de suivre en parallèle dérèglement climatique et dérèglement amoureux, d’aborder subtilement le thème de la durée et du temps qui passe, de combiner urgence et insouciance et de mettre en lumières calme séculaire et éruptions soudaines. Mais la mise en abyme ne s’arrête pas à ce parallèle : Théo Touvet est bien comédien et circassien sauf que Théo Touvet est également physicien et la rencontre avec Éric Caruso dans la pièce évoque la rencontre dans la vie entre un metteur en scène avide de comprendre les enjeux climatiques et un artiste –physicien non moins avide de participer à une aventure collective. La pièce enfin se met en abyme avec le Conte d’hiver de William Shakespeare. Comme son nom l’indique, Le Conte d’hiver est très marqué par les saisons et interroge l’influence du climat sur nos passions. Le Conte d’hiver devient donc à la fois la pièce caution culturelle de la COP 21 dans Glaciers grondants et la mise en abyme interne de la pièce avec une rencontre amoureuse entre un journaliste et une comédienne jouant la pièce. Le seul regret est que la mise en abyme ne soit pas entièrement exploitée, reprise jusqu’à son terme, pour questionner le parallèle entre le remords du Roi Leonte pour sa folie et le remords (ou son absence) des hommes face aux dégâts climatiques.
La pièce enfin dans sa conception même ne nous épargne rien sur l’aveuglement humain : elle se fait aussi foisonnante et cacophonique que les débats planétaires orchestrés. Elle mêle questions vitales et écrans de fumée. La musique sur plateau, la partie chorégraphique de DeLaVallet Bidiefono ou les interventions circassiennes de Théo Touvet peuvent prendre tour à tour un de ces deux aspects. La pièce est servie par un plateau de comédiens dirigés au millimètre passant du jeu au chant et à la danse parfois collective. Anne Benoit donne à la pièce la raideur qui lui sied en journaliste en quête de projet, l’humour nécessaire en pastiche politique et la fragilité rassurante dans les pièces chorégraphiques. Éric Caruso et Maxime Coggio, en Éric Caruso, actuel et passé, jouent à la perfection de leur gémellité asymétrique.
Enfin, la force de la pièce tient dans son aspect réactif à l’actualité, David Lescot transformant en force ce qui aurait pu être une faiblesse. La pièce réagit selon un calendrier qui couvre une année entière de soubresauts dans la préparation de la COP21 avec son lot de métalangage communiquant, son lot de lieux communs politiques. La fièvre de la COP21 est fidèlement retraduite par cette espèce d’emballement qui envahit la plateau, les spectateurs, la salle allant jusqu’à la saturation jusqu’à se statufier subitement dans une minute de silence à la date du 13 novembre 2015.
Partant de là, l’emballement n’est plus le même, les acteurs reprennent vie, la préparation aussi mais le cœur ne semble plus y être. Plus de foisonnement, plus de parallèles comme si la survie de la planète venait de buter sur un obstacle inattendu l’achevant définitivement : l'émotion immédiate. Troublant.
Glaciers grondants de David Lescot - Théâtre national de Nice ©Théodore Charles/un-culte-d-art.overblog.com
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