Blog de mes curiosités
9 Février 2016
Le film est maîtrisé, trop peut-être, ressemble à une grande fresque historique. Il est très linéaire, fortement pédagogique, pratique volontiers le premier degré, surligne les problèmes du racisme dans la France de la IIIème République et pourtant Chocolat fonctionne.
Le propos déjà est novateur. Souvent l’histoire de l’esclavage, la ségrégation et le racisme ordinaire ont été montrés à l’écran … mais aux États-Unis de Gone with the Wind de Victor Fleming en 1939 à 12 Years a Slave de Steve McQueen en 2013. Rarement voire jamais n’ont été présentés les problèmes du rapport Blancs-Noirs dans la France hexagonale. Chocolat comble donc déjà un vide et remet la France républicaine au centre de ses contradictions avec l’origine de la question coloniale et le débat enflammé de juillet 1885 que se livrèrent à la chambre des députés le très colonisateur Jules Ferry et le très anticolonial Georges Clemenceau.
Le film ensuite évite l’écueil du simple biopic pour prendre certaines libertés avec son original. Footit n’est pas le célibataire décrit par le film, ce n’est pas Chocolat qui part jouer Shakespeare mais Footit, ce n’est pas davantage Chocolat qui fuit Footit mais Footit qui cherche à relancer sa carrière avec son fils, etc. Prenant ces libertés, il peut se permettre des clins d’œil, clins d’œil à la bataille d’Hernani lors des représentations d’Othello, clin d’œil à Victor Schœlcher, à Aimé Césaire et à Franz Fanon à travers le personnage de Victor le révolté.
Pour réaliser sa fresque, Roschdy Zem n’a pas lésiné sur le plateau. Rien n’est négligé surtout pas les seconds rôles. Le film repose sur Olivier Gourmet en Joseph Oller, Noémie Lvovsky en Madame Delvaux, Denis et Bruno Podalydès en Frères Lumière, Xavier Beauvois en Félix Potin ou encore Clotilde Hesme en Marie. Le film repose sur un duo de clowns et repose sur un Omar Sy très inspiré dans son rôle et surtout un James Thierrée étincelant avec sa sempiternelle rigueur et précision d’horloger. Même s’il pratique volontiers le premier degré le film joue intelligemment sur les nuances : Chocolat brille mais se détruit, Footit séduit mais sa jalousie ne fait pas l’ombre d’un doute.
Rarement enfin un film comme Chocolat de Roschdy Zem n’aura mis en pratique la mise en abyme à un tel degré. La carrière d’Omar Sy a débuté à la télévision avec le blanc Fred Testot, elle se poursuit au cirque avec le blanc James Thierrée. Footit enseigne à Chocolat les ficelles du métier, le merveilleux circassien qu’est James Thierrée enseigne toutes les ficelles de la retenue à Omar Sy qui n’en fait pas plus qu’il n’en faut. Le racisme ordinaire est mis en scène, Roschdy Zem le poussera jusqu’à la scène dans l’interprétation d’Othello de Shakespeare. Le film convoque enfin ses propres créateurs les frères Lumières et re-scénarise les images captées au début du siècle jusqu’à la sortie de cadre des protagonistes avant de nous renvoyer en fin de film les images réelles de Footit et Chocolat beaucoup moins athlétique qu’Omar Sy.
Ne prenons pas Chocolat pour ce qu’il nous montre de prime abord. Chocolat sera sans doute un grand succès populaire beaucoup plus fin que la première impression peut nous laisser. Il se déguste lentement, revient en bouche, est amer… autre mise en abyme.
Chocolat de Roschdy Zem avec Omar Sy, James Thiérrée, Clotilde Hesme – Biopic – France - Date de sortie : 3 février 2016 - 1h 50