Blog de mes curiosités
11 Juin 2013
Associer le film de François Truffaut La Mariée était en noir et l’opéra de Giuseppe Verdi Il Trovatore pour présenter le dernier opus du cinéaste japonais Kiyoshi Kurosawa aurait de quoi surprendre. Sauf que les deux films qui forment sa dernière production : Shokuzai, celles qui voulaient se souvenir et Shokuzai, celles qui voulaient oublier empruntent leurs ressorts aux deux œuvres.
Du film de Truffaut, le réalisateur en a retenu cette chronique qui suit cinq personnages dans leur vie actuelle longtemps après le drame : Julie Kohler dans La Mariée était en noir pistait les assassins de son mari, Asako dans Shokuzai piste le tueur de sa fille Emili via les quatre copines qui ont vu le meurtrier. Même quinze ans après, la douleur est toujours présente et la vengeance toujours d’actualité. De l’opéra de Verdi, Kiyoshi Kurosawa en tire le raffinement sadique de la vengeance. Dans Il Trovatore, le comte de Luna fait exécuter, par ignorance, son propre frère … dans Shokuzai, les différents espaces de vie multipliant les décrochements, les escaliers, les demi-niveaux laissent entendre que la vengeance se réalisera à différents niveaux … Mais qui donc a assassiné Emili ?
Ce n’est pas le seul attrait du film. De son passé de « cinéaste de genre » avec les célèbres Kairo et Jellyfish, Kiyoshi Kurosawa a gardé l’art de filmer les fantômes en particulier les fantômes du passé. Si un détail cinématographique dans le premier portrait ne rendait pas Asako, la mère, indiscutablement réelle, elle pourrait presque figurer dans les trois quarts de l’œuvre un fantôme, une des Érinyes, qui se manifeste à chacun des témoins.
Un autre intérêt du film est de réfléchir sur le libre arbitre en repérant les traces du traumatisme du passé dans la vie actuelle. Sae et Maki ont décidé de se souvenir, Akiko et Yuka, d’oublier. Il est d’ailleurs à noter que les deux fillettes en prise directe avec les victimes (celle qui reste pour « garder » les lieux du crime ou celle qui va annonce la nouvelle à la mère) choisissent l’oubli alors que celle qui sont parties à la recherche de secours (La directrice de l’école et la police) choisissent de se souvenir. Mais ont-elles eu le choix de se souvenir ou d’oublier ? Et comment se construit une vie autour d’un traumatisme ?
Enfin, Kiyoshi Kurosawa soigne comme dans Tokyo Sonata sa narration. Rien n’est négligé, tout a une signification. Chaque élément de chaque portrait trouve une explication dans l’épilogue. La narration est construite, très construite, trop construite ? Elle ne laisse pas place comme dans les narrations de David Lynch à des conjectures, des interrogations, des hypothèses ; Kiyoshi Kurosawa vous l’impose en prenant bien soin au passage de vous lacérer lentement mais sûrement.
Shokuzai, celles qui voulaient oublier - Film de Kiyoshi Kurosawa - Japon - 2013 - 1h59
Shokuzai, celles qui voulaient se souvenir - Film de Kiyoshi Kurosawa - Japon - 2013 - 2h28