Blog de mes curiosités
7 Février 2015
Franchement, certains exagèrent quand ils disent qu’ils ont « attendus 107 ans », selon l’expression consacrée, pour voir Guillaume Tell de Gioachino Rossini à l’opéra de Monte-Carlo ; la dernière représentation datant au 9 février 1915, ils n’auront attendu que quatre-vingt dix-neuf ans, onze mois et 15 jours.
Pas de sommets enneigés, de vaches à la cloche, de cors des Alpes mais une vision plus « parcellaire » plus suggestive de la Suisse avec une scénographie qui agit comme les immeubles modernes en verre dans lesquels les fenêtres servent à la fois d’ouverture à l’intérieur et de miroir à l’extérieur. J’aurais préféré une vision plus kaléidoscopique du pays ce qui aurait permis à la scénographie d’être vivante mais nous avons déjà échappé au pseudo-réalisme de mauvais aloi. La scénographie d’Éric Chevalier permet de jouer également sur les niveaux permettant de percher les gardiens de la prison, se transforme aisément en forêt ou en bord de torrent et peut ouvrir des portes et faire surgir à tout moment oppresseurs et révoltés. Bref, renforcée par les créations-lumières de Laurent Castaingt, elle fonctionne parfaitement et s’adapte bien à cette quête de la liberté.
Une fois l’écueil de la représentation-cliché de la Suisse évité, reste à dompter la durée de l’ouvrage qui donne lieu à quelques tunnels, véritable casse-tête de tout metteur en scène. Tout est mis en œuvre pour contourner la difficulté. L’intelligence de la mise en scène de Jean-Louis Grinda est justement de jouer sur une impressionnante série de mouvements insignifiants qui finissent par mettre l’ensemble de l’œuvre en mouvement. Il fallait oser, il l’a fait et pire … il y est parvenu ! Tous les déplacements sont pensés, les mouvements de foule des chœurs étudiés, tout cela est imperceptible de prime abord mais donne à l’ensemble une illusion de vie, pas de vie trépidante, mais de vie quotidienne dans un village opprimé. Eugénie Andrin complète chorégraphiquement ce tableau contribuant ainsi à la réussite scénique de l’ouvrage.
Reste la difficulté suprême : le marathon vocal ! A difficulté d’exception, plateau d’exception. Même pour quelqu’un comme moi qui n’éprouve pas une grande passion pour les voix de ténor, Celso Albelo dans le rôle d’Arnold impressionne au point que je pardonne même à la mise en scène de nous l’avoir planté devant le rideau de scène pour son dernier air. Face à lui, l’impressionnant Guillaume Tell est incarné par le non moins impressionnant Nicolas Alaimo : diction parfaite, timbre qui emplit la salle et présence active. Annick Massis en Mathilde s’impose comme d’habitude à la fois par le chant et l’incarnation parfaite de son personnage.
Tout le reste du plateau est à ce niveau d’exigence, habite et anime chaque personnage : le public tremble pour Jemmy (Julia Novikova), il souffre avec Hedwige (Élodie Méchain), il déteste Gesler d’autant plus méprisable qu’il est beau et rayonnant (Nicolas Courjal). Et je ne peux pas laisser filer Philippe Ermelier qui incarne un Leuthold magnifique prouvant que l’opéra de Monte-Carlo n’a négligé aucun des rôles.
Il restait un dernier écueil : la direction musicale. Confiée à Gianluigi Gelmetti, elle est pour une fois à l’unisson avec l’ensemble … fort de sa connaissance parfaite de l’ouvrage.