Blog de mes curiosités
9 Avril 2016
Dans le film Blue Velvet de David Lynch, le spectateur entre dans l’histoire avec la découverte d’une oreille humaine dans un champ et en ressort deux heures plus tard par l’oreille de Kyle MacLachlan qui s’éveille. Au centre d’art Le Moulin à La Valette-du-Var, c’est une oreille géante qui vous accueille à peine la porte franchie.
L’oreille qui vous accueille mesure 3,40 mètres de long, 1,80 mètre de large et 40 centimètres d’épaisseur. Elle est faite de savon, un des deux matériaux de prédilection avec le plâtre de l’artiste Frédérique Nalbandian, sans doute en raison de son côté éphémère. L’oreille qui tombe est en fait une installation sonore évolutive créée en complicité avec le CIRM, Centre National de Création Musicale de Nice pour l’installation sonore qui accompagne l’exposition de l’oreille et la Savonnerie du Fer à Cheval de Marseille pour la fourniture du savon.
Sculpture évolutive car l’oreille est régulièrement arrosée par un réseau hydraulique qui en modifie la structure à l’instar de ce que les cours d’eau font subir au relief. Frédérique Nalbandian joue ainsi avec deux états incompatibles et pourtant complémentaires, le liquide et le solide qui ont besoin l’un de l’autre pour se transformer : l’eau pour se troubler et le savon pour se transformer jour après jour, pour de matière inerte devenir matière vivante. Chacun peut alors revenir de temps à autre voir l’œuvre se rétracter voire disparaître.
Pour impressionnante qu’elle soit, l’Oreille qui tombe, qui a donné son titre éponyme à la manifestation, ne doit pas faire oublier le reste de l’exposition qui la complète. Frédérique Nalbandian met en écho des œuvres moins monumentales avec la première. Elle joue ainsi sur la similarité de matière avec des objets du quotidien sculptés dans la matière savonneuse ou des fragments de vaisselle emprisonnés dans du savon comme les traces archéologiques de Pompéi gangués par la cendre. Outre sa forme embryonnaire l’oreille interpelle également l’artiste au sens de l’entendement, de la compréhension du monde, de nous-mêmes d’où le lien avec les cerveaux sculptés dans le savon ou dessinées.
Enfin, par la trace que ses sculptures laissent au sol en se décomposant et qu’elle reproduit sur papier ou sur toile, Frédérique Nalbandian rappelle que son travail repose sur l’éphémère (le matériau qui disparaît), le temps qui passe (l’eau qui s’écoule inexorablement) et sur la décrépitude de la matière. Avec son langage, Frédérique Nalbandian nous questionne sur la dégénérescence programmée de nos propres corps, de notre propre environnement mais à des échelles de temps fondamentalement différentes.
La Valette-du-Var - Centre d'art Le Moulin - L'Oreille qui tombe - Frédérique Nalbandian ©Théodore Charles/un-culte-d-art.overblog.com