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Blog de mes curiosités

[Musique - Opéra de Monte-Carlo - Monaco] Il n’y a pas que des Grieux qui se fourvoie avec Manon

"Manon" de Giacomo Puccini - Opéra de Monte-Carlo

"Manon" de Giacomo Puccini - Opéra de Monte-Carlo

Déjà pour sa création de Medea de Luigi Cherubini à l’opéra de Nice, le metteur en scène et directeur du Théâtre d’Erfurt Guy Montavon qui avait déjà signé par ailleurs les mises en scène Stiffelio de Giuseppe Verdi et Le Téléphone de Gian Carlo Menotti en 2013 à l’Opéra de Monte-Carlo, avait opté pour une transposition historique au XXème siècle. Encore fallait-il que son postulat de départ résistât au texte afin de confirmer la transposition de temps et de lieu en une interprétation chargée de sens et non en simple gadget. Si le pari avait été en grande partie réussi pour Medea, il faut bien reconnaître que la lecture des notes de mise en scène de Guy Montavon pour Manon en a laissé plus d’un perplexe. « Géronte, lui-même artiste-peintre et sculpteur extravagant, reste fasciné par Manon dès le premier instant où il l’aperçoit. (…)  Géronte mute en Barbe-Bleue, cruel, fanatique et pervers à la fois, les geôles de sa demeure feront le reste. ». Cela résistera-t-il au livret ?

Interprétation ou réécriture, toutes les options sont, non sur la table mais sur le plateau.  Le plateau dès l’ouverture témoigne de la contemporanéité de la mise en scène. Costumes contemporains de Kristopher Kempf, scénographie envahissante de Hank Irwin Kittel, clinquante, tape-à-l’œil mais résolument contemporaine et un Géronte qui est une caricature de Karl Lagerfeld. Pour quelle raison ? Karl Lagerfeld serait-il aux yeux de Guy Montavon l’archétype du vieux beau ? Du pervers narcissique ? De celui qui ne veut pas vieillir ? Le mystère restera entier.

Le plateau est par ailleurs intéressant : le couple, sur la scène comme à la ville, formé par Anna Netrebko (Manon) et Yusif Eyvazov (des Grieux) fonctionne. Elle module sa voix pour ne pas rendre Manon trop envahissante, il assure, les yeux rivés sur le chef, son rôle omniprésent même si dans l’ensemble il reste fragile. Claudio Sgura campe, de sa voix puissante et efficace sans être particulièrement raffinée, un frère Lescaut très présent et très ambivalent. Rémy Mathieu (Maître de Ballet) et Loriana Castellano (Maître de musique) se révèlent dans leur rôle. Luis Gomes (L’Étudiant) est très présent scéniquement même si la voix manque de puissance. Alessandro Spina en Géronte est comme le rôle qui lui est assigné, pas toujours très à l’aise ; il est présent scéniquement mais sans grand relief vocalement.  Cependant, si chacune des individualités est bien dans son rôle, rien ne fonctionne réellement et l’ennui guette assez rapidement le spectateur aux premier et deuxième actes. Cela fait penser à ces équipes sportives constituées de personnalités qui, mises ensemble, n’arrivent pas à construire quoi que ce soit.

Après l’entracte, le troisième et quatrième actes vont faire office de révélateur et vont faire basculer le spectacle dans un monument de contradictions. Signe que les tiraillements entre le chef d’orchestre et le metteur en scène ont dû être légion, le précipité entre le troisième et quatrième acte, déjà fort long compte tenu de la lourdeur de la scénographie, précède l’intermezzo de l’orchestre rideau fermé… comme si le divorce entre la musique et la mise en scène avait soudain eu lieu. Pourquoi le changement de décor ne s’est-il pas fait sur l’intermezzo ? Le chef d’orchestre Pinchas Steinberg semble seul, symboliquement détaché d’une mise en scène qui n’apparaît plus. Il faut dire qu’aux deux premiers actes, il faisait déjà sonner les instruments au point de mettre en difficulté les chanteurs les moins puissants, comme s’il avait utilisé comme marqueur la puissance de la voix d’Anna Netrebko. Curieuse impression.

Le livret à partir du troisième acte ne semble plus qu’un lointain souvenir. Il disparaît même parfois lorsque le propos ne cadre pas avec la mise en scène : ainsi la réponse du commandant à des Grieux : « Ah ! Popolar le Americhe, giovinotto, desiate ? » (Ah, jeune homme, vous désirez peupler l’Amérique ?) disparaît purement et simplement… comme la Louisiane du reste. La longue colonne des femmes ne se dirige donc plus vers le Havre mais se mue en  une sorte de huis-clos, un tribunal, comme si Guy Montavon avait confondu Manon avec Andrea Chenier. Le luxe de détails peu heureux frappe alors : les codes-barres dont sont affublés les nuques des prisonnières ou le vote de ce jury populaire façon mauvaise émission de télévision. Puis les deux protagonistes sont enfermés dans deux pièces séparées par une vitre. Glauque pour elle, lumineuse pour lui. La vitre écrase les voix au point de mettre en difficulté Yusif Eyvazov et le texte petit à petit perd en signification, il ne correspond plus à ce qui est présenté « La Sete mi devora » (la soif me dévore) clame Manon devant… un lavabo et un robinet. « Innanzi, innanzi ancor ! L’aria d’intorno or si fa scura » (Marchons, marchons encore ! Le ciel s’obscurcit autour de nous) chante Manon à quoi lui répond Des Grieux « Su me ti posa ! » (Repose-toi sur moi). Difficile lorsque les deux personnages sont enfermés dans une espèce de cul de basse-fosse aux pièces séparées. Quelques rires fusent.

Bref il a fallu bien du courage au spectateur pour suivre la pensée montanienne sur un spectacle heureusement sauvé par les prestations individuelles et le professionnalisme des chanteurs et des musiciens. Où s’arrête le parti-pris ? Où commence la trahison du texte ? Mise en scène contemporaine doit-elle toujours être synonyme de transposition historique ? Toutes les œuvres se prêtent-elles à transposition ?  Autant de questions qu’il faudrait un jour réellement poser, autant de sujets dont il faudrait un jour débattre sereinement.

[Musique - Opéra de Monte-Carlo - Monaco] Il n’y a pas que des Grieux qui se fourvoie avec Manon
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