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Blog de mes curiosités

Publié le par Théodore Charles
Publié dans : #Cinéma, #Festival de Cannes, #Amérique latine, #Violence, #Enfance
[Cinéma - Rialto - Nice] Comme autant d'anti-hommages à Videla

C’est aussi cela le festival de Cannes : les films de l’édition qui vient de se dérouler commencent à sortir quand ceux de l’édition précédente sortent seulement.

C’est aussi cela le festival de Cannes : la réalité vient y télescoper la fiction.

En ce 17 mai 2013, la nouvelle de la mort du général Videla traverse la Croisette comme une trainée de poudre. Elle croise la présentation de Wakolda de Lucia Puenzo dont l’équipe susurre « il est mort et nous sommes vivants » et croise l’exploitation en salle de deux films sud-américains honorés par la Quinzaine des réalisateurs l’année précédente: No de Pablo Larrain et surtout Enfance clandestine de Benjamin Avila. La sortie de ce dernier film au moment de la disparition du général Videla est une sorte d’anti-hommage, de pied de nez de la liberté et de la démocratie au régime des militaires argentins qui a sévi de 1976 à 1983.

No complète la trilogie de Pablo Larrain qui n'en finit plus de sonder la dictature chilienne par des moyens détournés. Il y a quatre ans déjà, son Tony Maneiro prenait le prétexte d’un concours de sosie à la fin des années 70 pour nous faire entrevoir, en toile de fond, la chape de plomb qui s’abattait sur le pays ; il y a deux ans Santiago 73, Post Mortem, nous présentait le coup d’État militaire de 1973 à travers un employé de la morgue.

Son troisième film sur le sujet traite du referendum de 1988 au Chili. Mais pourquoi nous prenons-nous à douter de l’issue de ce referendum historique puisque nous en connaissons le résultat ?

Comme dans Tony Maneiro, Pablo Larrain joue subtilement de l'hybridation des images (Images d’archives et images fictionnelles actuelles) pour rendre son œuvre plus réelle : dans Tony Maneiro en mêlant à son œuvre les images réelles du film Saturday Night Fever, ici, en reprenant les véritables spots de la campagne du référendum. Pour éviter tout hiatus graphique, Pablo Larrain a filmé avec une caméra de 1983, la même qu'utilisaient les publicitaires de l'époque … l’illusion est parfaite, nous sommes dans le passé, dans l’incertitude.

Mais le plus grand intérêt du film réside dans le décorticage qu’il réalise autour d’une opération de pur marketing ou plutôt de pure manipulation : Pablo Larrain dissèque le processus de communication politique qui a conduit à la victoire du Non en nous révélant que si le Non l’a emporté, c’est davantage grâce à la campagne de la dictature pour le Oui qui était ringarde.

Et nous nous retrouvons, petit à petit en nous remémorant le film, dans la peau de ces ennemis de la dictature qui ne peuvent imaginer au début du film que l’on puisse faire campagne sur la joie dans un pays qui compte tant de sacrifiés. Pire, nous réfléchissons à ces procédés de communication, vides de sens politique mais qui fonctionnent à plein, qui peuvent faire pencher la balance démocratique dans un camp ou dans l’autre et un seul mot nous vient « Effrayant ! ».

Effrayant également le film Enfance Clandestine de Benjamin Avila même si le film a un air de famille.

Franchement, ça ne vous rappelle rien une famille avec deux enfants fuyant une menace perpétuelle et vivant dans une clandestinité sans cesse renouvelée ? Enfance clandestine a effectivement le goût, la couleur, l'odeur du film de Sydney Lumet A Bout de course dans sa trame narrative mais la ressemblance s'arrêtera là.

Tout d'abord pour des questions de contexte géopolitique, Sydney Lumet, comme Benjamin Avila, nous présente des terroristes que l'on prend en empathie mais si les premiers ont fait leurs armes dans la lutte contre la guerre du Vietnam aux États-Unis, les autres sont des Montoneros, des péronistes de gauche qui luttent contre la dictature argentine de Videla.

Le héros central du film diffère sensiblement d'un film à l'autre même si la rencontre amoureuse sert de catalyseur. Le jeune Danny Pope avait deux ans lors de l'attentat terroriste de ses parents et c'est un adolescent en âge de choisir sa vie que l'on suit dans le film de Lumet ; Juan alias Ernesto a également deux ans au moment du départ des parents à Cuba mais il est plus jeune que Danny Pope dans le film de Benjamin Avila et c'est davantage autour de la relation avec son oncle qu'avec sa petite copine qu'il va se construire.

Enfin la violence, qui est absente du film de Sydney Lumet (la famille fuit se reconstruit, fuit à nouveau etc.), est omniprésente dans le film de Benjamin Avila mais elle est mise à distance par un recours subtil à l'image animée qui prend le relais de la fiction : l’image animée reproduit les dessins d’époque de l'enfant qui mettait lui-même à distance son propre quotidien.

Les « folles de la place de mai » continuent de rechercher leurs disparus, Benjamin Avila leur rend indirectement hommage. Mieux ! Pablo Larrain, Benjamin Avila et Lucia Puenzo à travers trois œuvres différentes sur trois situations différentes à trois époques différentes semblent se réunir derrière toutes les victimes pour demander qu’enfin on solde les comptes des dictatures.

«No» - Film de Pablo Larrain – Chili - 1 h 55

«Enfance clandestine» - Film de Benjamin Avila - Argentine, Espagne, Brésil - 1 h 52

"No" de Pablo Larrain - "Enfance clandestine" de Benjamin Avila"No" de Pablo Larrain - "Enfance clandestine" de Benjamin Avila

"No" de Pablo Larrain - "Enfance clandestine" de Benjamin Avila

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